Sharon Brill : peindre le temps, la transformation et le déclin

Dans les dernières peintures de Sharon Brill, des fleurs à taille humaine, saisies au moment où elles commencent à se faner, se déploient sur un papier abrasif rouge sombre. Dans cette nouvelle série saisissante, l’artiste explore les cycles d’effondrement et de renouveau, ainsi que l’expérience du vieillissement au féminin. Avant même que ces œuvres ne soient présentées au public, elle a accepté de nous en dire plus sur ce nouveau projet.

Bird of paradise 1 (2025) by Sharon Brill. Oil pastels and pencils on sandpaper, 54 × 45 cm / 21.3 × 17.7 in

Après des années consacrées au travail de la porcelaine, Sharon Brill se tourne vers la peinture avec une série à la fois nouvelle et profondément liée à sa pratique. Travaillant sur du papier abrasif coloré, elle compose de grandes fleurs qui semblent osciller entre présence et disparition. Ces œuvres déplacent son intérêt de longue date pour les forces naturelles vers un registre plus intime, où geste, matière et image sont chargés d’une forte dimension émotionnelle. Dans cet entretien, elle revient sur ce tournant, sur son rapport aux matériaux et sur les expériences personnelles qui ont façonné ce nouveau corpus.

Jusqu’à présent, votre pratique s’est principalement développée à travers la sculpture en porcelaine, avec des formes abstraites inspirées par des forces naturelles — vent, eau, formations géologiques. Avec cette nouvelle série, vous introduisez la couleur, le dessin et un motif très identifiable : la fleur. Pouvez-vous revenir sur ce moment de bascule ?

Sharon Brill : C’est vrai, depuis quinze ans, la porcelaine est mon langage principal. Je me suis concentrée sur le mouvement des éléments naturels — l’air, l’eau, la terre et le feu — et sur la manière de leur donner forme à travers l’argile. Mais, pour être honnête, la peinture a toujours été là, en attente. Ma toute première exposition, au lycée, était une exposition de peintures et au fil des années, j’ai continué à explorer la couleur et le collage parallèlement à mon travail sculptural. En un sens, passer autant de temps dans l’univers blanc et monochrome de la porcelaine n’a fait qu’accroître ma « faim » de couleur.

La série de fleurs est née de mes outils de travail au quotidien. Pendant des années, j’ai utilisé du papier abrasif pour lisser mes sculptures, et de temps en temps, je ressentais l’envie de dessiner dessus.

Le véritable tournant est survenu pendant cette période complexe et tourmentée que nous traversons ici en Israël. Je cherchais une manière visuelle de contenir les émotions contradictoires qui coexistent simultanément en nous. J’ai trouvé cette expression dans un contraste de matériaux : d’un côté, la douceur des pastels à l’huile ; de l’autre, le papier abrasif qui gratte et pique. La fleur est apparue presque d’elle-même — une image douce et fragile contrainte d’exister sur une surface rude. Je pense que les choix intuitifs que j’ai faits dans cette série s’appuient sur la personnification de la fleur et sur des archétypes anciens. Cela me permet d’entrer en dialogue avec mes « mères artistiques » — ces artistes modernistes qui m’ont précédée et ont utilisé la fleur comme un motif complexe, multiple et féministe.

Le recours au papier abrasif est particulièrement frappant : c’est un support contraignant, presque hostile, et sa couleur rouge sombre évoque quelque chose d’organique (la chair, le sang). Qu’est-ce qui vous a conduite à ce choix ?

Sharon Brill : Du fait de mon travail sculptural, mon atelier est toujours rempli de différents types de papier abrasif, avec des grains et des couleurs variés. J’ai été intuitivement attirée par les rouges ; il y avait quelque chose dans la combinaison de cette texture rugueuse — généralement associée à un travail physique et laborieux — et de l’intensité de cette couleur qui correspondait parfaitement à ce que je recherchais.

Ce matériau m’a permis de créer un contraste fondamental : placer une image douce sur une surface dure et résistante. Il reflète un état d’esprit qui tente de contenir une complexité émotionnelle. Il donne à mes fleurs « personnifiées » une dimension supplémentaire : ce ne sont pas seulement des fleurs, ce sont des corps qui existent dans une tension matérielle, un peu comme une âme qui traverse une réalité difficile.

Two Delphiniums (2026) de Sharon Brill. Pastels à l’huile et crayons sur papier de verre, 100 × 75 cm

La fleur est un motif chargé d’histoire — du symbolisme religieux à l’art moderne, jusqu’aux lectures féministes contemporaines. Êtes-vous influencée par cette tradition ? Si oui, par une période ou un artiste en particulier ?

Sharon Brill : En travaillant sur cette série, j’ai découvert le livre Flowers Plucked from the Bush de Nira Tessler, qui explore l’évolution de la représentation de la fleur dans l’histoire de l’art. Cela a ouvert pour moi un vaste champ de réflexion sur la fleur comme expression métaphorique complexe — depuis son usage par l’Église pour représenter la Vierge Marie, figure pure et inaccessible, jusqu’à des artistes modernes comme Georgia O’Keeffe et Florine Stettheimer, qui en ont fait un motif audacieux et féministe. J’ai été fascinée par la manière dont une seule image peut évoluer selon les époques, les genres et les âges.

Georgia O’Keeffe, en particulier, a eu une influence majeure sur moi. Je ressentais déjà sa présence dans mes sculptures précédentes, mais le moment le plus marquant a été lorsque je vivais à New York et que j’ai visité une exposition de son travail au Whitney Museum. Ce fut une expérience profondément émouvante, qui m’a reliée directement à mes « mères artistiques ». Je sens que les choix intuitifs que j’ai faits dans cette série s’inscrivent dans ces archétypes anciens et dans une longue lignée féminine.

À l’échelle que vous leur donnez, ces fleurs acquièrent une présence presque corporelle, comme des corps. Peut-on les lire comme des « portraits », ou comme des extensions du corps humain ?

Sharon Brill : Absolument. Cette échelle imposante vise à créer une rencontre directe entre le spectateur et l’image. Lorsque l’on se tient face à une fleur de taille humaine — ou même plus grande — il est difficile de ne pas y voir un reflet de soi. Pour moi, ce sont effectivement des « portraits » à travers lesquels différents états d’esprit émergent. Parfois, une fleur fonctionne comme un portrait de visage, parfois comme un corps entier saisi dans un geste ou dans un moment de communication avec un autre élément botanique.

Tout commence par l’observation. Je choisis les fleurs en fonction des histoires qu’elles me racontent — dans la nature, au jardin ou en pépinière. Je cherche leur « langage corporel », leur expression, et j’attends qu’une émotion ou un souvenir précis surgisse en moi. Grâce à la photographie et à la lumière, je peux « diriger » leur récit et accentuer cette dimension humaine que j’y perçois.

Dans votre texte, vous évoquez la question du vieillissement au féminin. Dans quelle mesure cette série est-elle liée à votre expérience personnelle du temps, de la transformation en tant que femme ?

Sharon Brill : J’ai choisi de me concentrer sur des fleurs qui ont dépassé leur apogée — en capturant des moments de flétrissement, d’inclinaison et d’effondrement. C’est une série très personnelle, un voyage visuel et émotionnel au cœur de la maturation et du changement. Dans un monde qui sacralise la jeunesse et promeut des standards de beauté souvent sans aspérité, je me suis retrouvée entre mes parents vieillissants, mes enfants qui ont depuis longtemps quitté la maison, et — inévitablement — mon propre reflet dans le miroir.

Cette série explore non seulement ce qui se perd avec le temps, mais aussi ce qui se révèle grâce à lui. Elle invite à porter un regard sans jugement sur le corps féminin en transformation et pose des questions sur l’esthétique, le sens et le temps. En me concentrant sur le moment du flétrissement, je souhaite attirer l’attention sur ce qui n’est pas instinctivement perçu comme « beau », et ouvrir une réflexion sur les cycles d’effondrement et de renouveau, ainsi que sur la grâce profonde que peut receler le processus de vieillissement.

Hidden Lily (2026) by Sharon Brill. Pastels à l’huile et crayons sur papier de verre, 57 × 46 cm

Dans vos sculptures, vous exploriez déjà des forces invisibles — érosion, pression, transformation lente. Diriez-vous que cette série prolonge ces recherches, mais de manière plus intime et incarnée ?

Sharon Brill : C’est vrai ; dans mes séries sculpturales, le travail était moins concret. Je me concentrais sur des phénomènes naturels universels qui faisaient écho à un état d’esprit général. Dans la porcelaine, ces forces invisibles étaient plus abstraites.

Cette série, en revanche, est beaucoup plus intime et incarnée. Elle est concrète, profondément personnelle, et directement liée au temps et au lieu dans lesquels je vis. Alors que mes sculptures traitaient de forces agissant sur la matière depuis l’extérieur, ici les forces — le vieillissement, le flétrissement et la réalité tourmentée qui nous entoure — agissent sur l’image de l’intérieur. Se tenir face à ces fleurs produit une rencontre plus intene avec la vie elle-même. Par ailleurs, je ressens un lien fort avec les artistes femmes pionnières qui ont exploré les questions de genre et de féminité. J’ai le sentiment que nous faisons toutes partie d’une même trame féminine intemporelle, tissée à travers l’histoire.

Le titre Drinking Sorrow in a Cup of Love est très poétique, presque musical. Comment est-il apparu ? Est-il venu après les œuvres, ou pendant le processus ?

Sharon Brill : Le titre est une citation d’une chanson de Yossi Banai, l’un des artistes les plus respectés et les plus aimés en Israël. Cette phrase m’a accompagnée tout au long du processus de création comme une boussole émotionnelle ; elle exprime merveilleusement la capacité à contenir des contradictions — la tristesse aux côtés de l’amour — une complexité devenue particulièrement présente et douloureuse dans mon pays ces dernières années. Par ailleurs, l’image de la « coupe » possède des significations culturelles et spirituelles profondes (notamment dans les traditions kabbalistiques), ce qui ajoute encore des couches de sens au lien entre le texte et les images.

À ce stade, je considère ce titre comme provisoire. Il agit comme un écho poétique des émotions qui émergent dans l’atelier, mais je suis encore à la recherche du titre final, celui qui exprimera pleinement l’essence de la série. Parfois, le titre ne se révèle qu’au moment où les œuvres quittent l’atelier et rencontrent le regard du public.

Avec cette série, vous semblez ouvrir une nouvelle direction dans votre pratique. Voyez-vous ce travail comme un projet ponctuel, ou comme le début d’un nouveau cycle ?

Sharon Brill : Cette question me fait sourire et éveille ma curiosité. Tout au long de mes années en tant que sculptrice, j’ai toujours travaillé avec le dessin, la photographie et le collage. Aujourd’hui, la peinture est au centre de mon travail, mais je continue à pratiquer la céramique, avec une intensité différente. Je suis fascinée par la découverte de nouveaux matériaux et médiums, et par les connexions qui se créent entre eux ; certains donnent naissance à des séries destinées à être montrées, d’autres attendent leur moment, et certains restent à l’état d’expérimentation.

Je crois à un développement fondé sur une exploration approfondie des matériaux, alliée à une forme de jeu et à des rencontres inattendues. J’éprouve une grande passion pour le processus créatif et une véritable curiosité pour ce qui va émerger ensuite. Et pour être honnête, quelque chose de nouveau et d’excitant est déjà en train de se développer dans mon atelier…

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Des fleurs sur du papier abrasif : Interview de Sharon Brill | Artistics
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