Présentée au Château Mitsuko, l’exposition “継 (TSUGU) – verwobene Zeit / Temps tissé” de l’artiste japonaise Maho Maeda (du 28 mars au 26 avril 2026) explore les liens entre mémoire, transmission et temporalité à travers une série d’œuvres réalisées à partir de fragments de kimonos anciens. Entre textile, peinture et assemblage, l’artiste interroge la manière dont les traces du passé se recomposent dans le présent. Nous avons interviewé l’artiste pour en savoir plus sur cette exposition.

Dans TSUGU / Woven Time, Maho Maeda présente un ensemble d’œuvres qui prennent appui sur des kimonos anciens — parfois centenaires — pour en révéler les strates invisibles. Déconstruits, fragmentés puis recomposés, ces textiles ne sont jamais considérés comme de simples matériaux, mais comme des porteurs de mémoire : celle des gestes qui les ont fabriqués, des corps qui les ont portés, des histoires qui les ont traversés. Par un travail d’assemblage mêlant tissu, fil et interventions picturales, l’artiste fait émerger de nouvelles relations entre les fragments, donnant à voir un temps non linéaire, fait de superpositions et de résonances.
Cette approche trouve en partie son origine dans une expérience intime : l’enfance de l’artiste au Japon, marquée par la figure de sa grand-mère, artisane du kimono. À travers le souvenir de ses gestes patients et répétitifs, Maho Maeda développe une attention particulière à la matérialité du tissu et à la temporalité qu’il contient. Aujourd’hui installée au Mexique après avoir étudié en Europe, elle inscrit cette mémoire personnelle dans une perspective plus large, où se croisent héritage culturel, déplacement géographique et regard contemporain.
À l’occasion de cette exposition, elle revient sur le rôle central du kimono dans son travail, sur son processus de transformation des matériaux et sur la manière dont ses œuvres cherchent à tisser un lien entre passé, présent et futur.


Pouvez-vous nous expliquer le titre de cette exposition : « 継 (TSUGU) – Temps tissé » ?
Maho Maeda : Le mot japonais tsugu (継) porte plusieurs significations entremêlées : relier, hériter, restaurer, tisser ensemble. À travers les œuvres de cette exposition, j’ai voulu explorer la manière dont des fragments de mémoire, de matière et de temps se superposent et se transmettent du passé vers le présent et le futur — non pas comme un flux linéaire, mais comme quelque chose qui se construit dans leur entrelacement.
Relier le passé et le présent. La transmission du temps, de la mémoire et de l’histoire : tels sont les thèmes centraux de cette exposition.
Le kimono est très présent dans cette exposition, à la fois sous forme de fragments intégrés aux œuvres et parfois comme support. Qu’est-ce qui vous a conduit à utiliser ce matériau, et que représente-t-il dans votre travail ?
Maho Maeda: Les kimonos que j’utilise dans mon travail sont très anciens, et chacun a appartenu à quelqu’un. Certains ont plus de cent ans. Dans les œuvres, ce ne sont donc pas simplement des tissus, mais des matériaux déjà chargés de temps et de mémoire. Quelqu’un les a fabriqués, quelqu’un les a achetés, quelqu’un les a portés, quelqu’un les a conservés, et finalement ils sont arrivés jusqu’à moi. Ces traces sont présentes en chacun d’eux. Pour moi, ces kimonos sont un médium où se croisent mémoire personnelle et mémoire culturelle.
La plupart des kimonos qui me parviennent sont trop anciens ou trop abîmés pour être encore portés. Mais avec la conscience de prolonger le temps qu’ils portent, et avec un profond respect pour tout ce qu’ils contiennent, je les intègre dans mon travail, en espérant qu’un dialogue puisse émerger entre ce qui a été transmis et mes propres lignes et couleurs.
Le kimono a pour vous une dimension personnelle, liée à votre grand-mère lorsque vous étiez enfant. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Maho Maeda : Ma grand-mère était couturière de kimonos. Les kimonos traditionnels sont entièrement cousus à la main, et elle s’asseyait sur le sol d’une petite pièce, jour après jour, une aiguille à la main. Un jour, elle s’est gravement blessée, une aiguille lui a traversé la main. Après cela, il nous a été interdit, à nous les petits-enfants, d’entrer dans son atelier.
Enfant, j’étais pourtant toujours attirée par cet espace : avec des tissus éparpillés partout, il me semblait rempli de trésors. Mais je ne voulais pas la déranger, alors je l’observais discrètement de derrière, penchée sur son ouvrage. Ses gestes étaient très calmes, mais ils dégageaient une forme de dignité silencieuse, et dès cet âge, j’ai ressenti un profond respect pour elle.
Ce souvenir ne m’a jamais quittée. Quand je pense aux kimonos, je pense à elle. Je crois que ces expériences ont façonné ma relation au tissu et la manière dont je perçois le temps. Lorsque je travaille avec le textile dans mes œuvres, l’atmosphère particulière de son atelier et le rythme de sa couture remontent naturellement en moi, trouvant leur chemin, silencieusement, dans le travail lui-même.


Dans vos œuvres, les kimonos sont découpés, transformés, parfois réduits à des fils, et associés à des éléments peints. Que signifie pour vous ce processus de transformation ?
Maho Maeda : Lorsque je déconstruis un kimono ou un obi, je le fais toujours avec un sentiment de respect pour sa présence et pour le temps qu’il porte, même si ce processus reste chargé d’une certaine tension. Pour moi, c’est une étape essentielle pour faire émerger de nouvelles strates de temps et de sens. En les démontant, je prends conscience de l’immense travail des artisans : le temps contenu dans chaque point, le savoir-faire remarquable qui se cache sous la surface. Des éléments invisibles dans l’objet fini apparaissent alors. En les mettant en lumière, une nouvelle perspective se révèle. Chaque élément qui a participé à leur fabrication, jusqu’au moindre fil, devient précieux et porteur de sens à mes yeux.
À travers la fragmentation, le temps et la structure inscrits dans les matériaux deviennent plus lisibles. En les recomposant dans une œuvre, de nouvelles relations apparaissent. C’est aussi une manière de réinterroger, encore une fois, le lien entre passé et présent.
Vous êtes née au Japon, vous avez étudié en Europe et vous vivez aujourd’hui au Mexique. Comment cette expérience entre différentes cultures influence-t-elle votre manière de penser et de créer ?
Maho Maeda : Vivre entre différentes cultures m’a donné une perspective qui me permet de remettre en question mes propres évidences et mes valeurs, en les considérant non comme des vérités fixes, mais comme une manière parmi d’autres de comprendre le monde. J’aborde désormais les choses à travers des regards multiples plutôt qu’un point de vue unique.
Dans le même temps, vivre dans d’autres cultures m’a permis de redécouvrir la richesse de la mienne, des éléments que je tenais pour acquis en grandissant au Japon. Les voir de l’extérieur m’a rendue plus consciente de leur subtilité et de leur singularité, et m’a donné un sentiment naturel de fierté quant à mes origines.
C’est précisément pour cela que je souhaite garder au cœur de mon travail ma sensibilité et mon expérience en tant que Japonaise, et les exprimer clairement à travers mes œuvres.
Maho Maeda : “継 (TSUGU) – Temps tissé”
28 Mars – 26 Avril 2026
Deutsches Japanmuseum | Museum für zeitgenössische Kunst – Schloss Mitsuko
Thürkow, Allemagne – japanmuseum.de





