Calo Carratalá: Paysage et changement climatique

Jusqu’au 30 août prochain, la Maison de la Culture de Gandia (Espagne) accueille l’exposition « Paysage et changement climatique : la transformation du regard » conçue par la commissaire d’exposition Marisa Giménez Soler dans le cadre de la 42ème édition de l’Université d’été de Gandia. L’exposition rassemble une sélection de dessins et de peintures de Calo Carratalá, inspirées de ses voyages en Tanzanie et au Sénégal.

A travers ces paysages où la présence humaine est anecdotique mais où se devine la vulnérabilité du milieu naturel, l’artiste nous invite à réfléchir à l’un des grands défis de notre époque : le changement climatique.

Nous reproduisons ici le texte écrit par José Vicente Cintas, au sujet de l’exposition.

Barcos de Bagamoyo de Calo Carratalá. Huile sur toile, 200 × 600 cm. Crédit photo : Juan Peiro.

Parce que c’est déjà hors de propos et que la raison s’effondre

Les peintures de Calo Carratalá présentent des paysages aux caractéristiques typiques du romantisme et constituent le témoignage artistique d’une réflexion historique. Les images des ruines naturelles de ces paysages, sans être visionnaires, réactivent les possibilités explorées par Samuel Palmer, John Martin et John Constable. C’est sans doute J. M. W. Turner que Carratalá ramène au présent pour retrouver ce désir d’épopées immenses, philosophiques et trop humaines. Novalis expliquait que « la fantaisie place le monde soit dans les hauteurs, soit dans les profondeurs [et que] nous rêvons de voyages à travers l’univers entier : l’univers n’est-il pas en nous ? Nous ne connaissons pas les profondeurs de notre esprit ; le chemin du mystère mène vers l’intérieur ». Novalis trace un parcours historique entrelacé qui, avec Carratalá, peut être lentement esquissé comme suit.

L’épicentre de « Paysage et changement climatique. La transformation du regard » se trouve au centre de la salle d’exposition de la Casa de la Cultura de Gandia, exactement au point équidistant des tableaux « 09/02/2023. 17:10h » et « Barcos de Bagamoyo ». Il s’agit de deux tableaux de grande taille. Les dimensions du premier sont de 230 x 496cm, celles du second de 200 x 600cm. La distance qui les sépare du spectateur favorise la contemplation des scènes, pour autant que l’on ait la chance d’avoir la salle pour soi.

9/02/2023, 17:10 h de Calo Carratalá. Huile sur toile, 230 × 496 cm. Crédit photo : Juan Peiro.

Des deux côtés, les images sont divisées en deux moitiés par la ligne d’horizon, « un bord vivant et fantomatique capable de troubler notre regard, [c’est là que] se trouvent les mirages » (Georges Didi-Huberman). Le titre choisi par la commissaire Marisa Giménez Soler pour l’exposition est donc tout à fait approprié. L’allusion au changement climatique transcende les incontournables ODD (Objectifs de Développement Durable) et nous incite à rapprocher les notions de paysage et de regard. Peu à peu, avec Novalis et Didi-Huberman, on comprend les étapes de la réflexion artistique de Carratalá. Après avoir nié que le paysage soit le résultat d’une description neutre, toutes les forces sont dirigées vers l’affirmation que le paysage est radicalement une construction, et rien d’autre. Ainsi, le point équidistant des deux grands tableaux perd sa fermeté ; le spectateur qui sait prendre son temps fait l’expérience de la dissolution de l’environnement et se retrouve seul avec lui-même. Telle est l’extraordinaire transformation qui résulte de la démarche de Giménez Soler.

L’exposition est l’occasion intellectuelle de reconnaître – peut-être à temps, peut-être trop tard – la que la nature et la subjectivité sont indifférenciables : il arrive la même chose et en même temps au paysage et au sujet contemporain. Car, au moment le plus élémentaire, l’être humain est déjà nature et culture nouées ensemble. La défaite de l’une est aussi la dévastation de l’autre. Le parcours tranquille va de l’instant nommé dans le premier tableau (pour affirmer que le temps est la durée qui s’écoule au sein des choses et leur donne leur aspect), jusqu’à l’espace désigné dans le second tableau. Il en résultera que toute capacité de raisonner au-delà finira par dépendre d’une certitude inconnue et d’un abîme vertigineux.

Derrière la brume et les reflets de « 09/02/2023. 17:10h » se structure une urbanisation féroce avec des constructions de grands immeubles qui pourraient être en ciment, en fer et en verre, avec des lignes électriques, des tuyaux et mille essences de bois provenant d’arbres abattus. D’autre part, outre la localisation africaine de « Barcos de Bagamoyo », les six mètres du tableau accentuent le dépeuplement et l’absence de palpitation humaine. Il n’y a pas de cœur qui bat dans ces tableaux. La nature se méfie des humains (Gonçalo M. Tavares) et de leur manque extrême de biophilie (Edward O. Wilson). Ces lieux ont rejeté l’être humain où il n’est plus à sa place. On peut voir « Barcos de Bagamoyo » comme une marine de Joaquín Sorolla vidée de son contenu. La fatigue de la nature suite à sa colère contre l’homme a balayé tout espoir. Les tableaux de Calo Carratalá, de dimensions variables, sont des images de manques – de tout ce qui ne peut plus être ce qu’il était. C’est au spectateur de reconnaître l’absence de base temporelle et spatiale. Presque plus rien n’est pertinent. La raison est plongée dans l’obscurité.

Dans son adieu furieux, la nature annonce une dystopie. Si les êtres humains mettaient leur cœur à nu, ils conviendraient que la clairvoyance poétique de Baudelaire ne serait plus possible : « Ceux qui savent s’observer eux-mêmes et qui gardent la mémoire de leurs impressions […] Ses paupières à peine déchargées du sommeil qui les scellait, le monde extérieur s’offre à lui avec un relief puissant, une netteté de contours, une richesse de couleurs admirables. » Il est désormais impératif de cesser de voir les choses ainsi, comme il est impératif de faire cesser la « toute-puissance infantile » néfaste de tant d’adultes vides (Christopher Lasch). Quoi qu’il en soit, il existe un facteur qui influence le changement climatique et la transformation de notre regard et qui n’a jusqu’à présent été mentionné qu’en passant : la construction, en particulier le développement urbain, qui corrompt la nature. La construction se nourrit et s’enrichit de la destruction du paysage naturel. Et des prix. C’est tout à fait bizarre. Nous irons plus loin en revenant à la question initiale de Novalis : « L’univers n’est-il pas en nous ? » Et quel type d’univers chacun représente-t-il ?

Une brève coda. Une petite table et une chaise basse ont été placées à équidistance des tableaux de Carratalá pour les contempler, ou bien pour écrire et lire. Lire quoi ? Ce qui s’accord le mieux avec Carratalá et la dévastation urbaine, ce sont les livres de l’écrivain de Tavernes de la Valldigna, Rafael Chirbes (1949-2015). Lui et Marta Sanz se sont préfacés l’un et l’autre. Aujourd’hui, tacitement entrelacés, ils accompagneront quelques lectures de peintures de Carratalá. Cela aurait pu être « En la orilla » (Sur le rivage), mais pour aller plus loin, c’est « Crematorio » (Crématorium) :

« Tout le calme de la Méditerranée : c’est ce que proposent aux acheteurs les brochures des programmes immobiliers, où l’on voit toujours peu de bâtiments et beaucoup de vert et de bleu ; toute la lumière de la Méditerranée, et tout le luxe de la Méditerranée, et tout le bleu, et tout le soleil, peu importe, mais toujours avec un « tout » devant Méditerranée. Tout le vert, tout le bleu, tout le ciel, toute l’eau salée. Comme si l’acheteur allait acheter la baignoire entière, d’Algésiras à Istanbul, et le système de chauffage avec ses gadgets (soleil, lune et étoiles) au complet. Le summum du bonheur. Les photos des programmes se ressemblent comme des sœurs siamoises, comme des poupées fraîchement clonées : des palmiers, un terrain de golf avec de lointaines figurines blanches aplaties sur l’herbe, quelques pins généreusement couronnés, et, derrière eux, la mer. »

José Vicente Cintas

“Paisaje y cambio climático. La transformación de la mirada” (Paysage et changement climatique. La transformation du regard). Œuvres de Calo Carratalá
Casa de Cultura Marqués de González de Quirós
Pg. de les Germanies, 11 – Gandia, Espagne.

De la série Casamance. Gauche : Crayon gras sur cartons. Droite : Huile sur panneaux de bois. Crédit photo : Juan Peiro.
Gauche : série Baobab, graphite sur papier. Droite : Selvas Negras n°10, crayon sur bois. Crédit photo : Juan Peiro.
Tableaux de la série Casamance. Crédit photo : Juan Peiro.

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