« Mémoire et vision », une exposition institutionnelle de Gina Soden au Palazzo Buontalenti, à Florence

« Mémoire et vision », exposition personnelle de Gina Soden au Palazzo Buontalenti, Florence, 2026

À l’occasion du 50ᵉ anniversaire de l’Institut Universitaire Européen (EUI), et en présence du président de la République, Sergio Mattarella, Florence inaugure un nouvel espace historique dédié aux projets de régénération du patrimoine public : la Sala del Demanio. Située au cœur du Palazzo Buontalenti, fraîchement restauré par l’Agence du patrimoine de l’État, cette salle accueille la première exposition institutionnelle de l’artiste britannique, Gina Soden. Conçue spécialement pour l’occasion, sa série réunit une douzaine d’œuvres inédites, réalisées à partir de trois sites florentins emblématiques — le Palazzo Buontalenti, la Basilique de San Miniato al Monte et l’ancienne Caserma Redi. La photographe y explore la mémoire et la beauté des lieux historiques en transformation. Son accrochage s’inscrit dans l’exposition « OPEN », qui met en dialogue sept artistes contemporains et les recherches de Johanna Gautier-Morin, alumna de l’EUI, marquant l’ouverture d’un nouvel espace culturel, où se rencontrent héritage, art et éducation. Nous avons interviewé l’artiste pour en savoir plus sur cette exposition, inaugurée le 7 mai dernier, et visible jusqu’au 12 octobre 2026.

Il s’agit de votre première exposition institutionnelle, une étape importante, toutes nos félicitations ! Pouvez-vous nous dire comment et quand ce projet a vu le jour ?

Gina Soden : Merci ! Ce projet a vu le jour en début d’année grâce à ma collaboration avec l’Agenzia del Demanio, avec laquelle je travaille depuis le début de l’année 2025. Il consiste à documenter des bâtiments publics italiens d’importance historique qui sont actuellement en cours de restauration, de réaménagement ou de réouverture au public. Ce qui m’a d’abord attiré dans ce projet, c’était l’opportunité de photographier des lieux qui se trouvent dans une sorte d’état intermédiaire. Au fil du temps, Florence est devenue un chapitre particulièrement important de ce parcours, et l’idée de « Memory and Vision » a été conçue par Claudia Caputi, directrice de la communication de l’agence. Le fait que ma première exposition institutionnelle se déroule dans une ville aussi chargée d’histoire, et au sein de la Sala del Demanio récemment restaurée du Palazzo Buontalenti, revêt pour moi une importance incroyable. L’ensemble de l’exposition s’inscrit dans le cadre d’un vaste projet et de la célébration du 50e anniversaire de l’Institut universitaire européen.

Ce projet traite de la rénovation et de la transformation du patrimoine public. Comment votre point de vue s’inscrit-il dans ce récit ?

Gina Soden : Une grande partie de mon travail a toujours exploré les thèmes de la mémoire, de l’éphémère et de la transformation à travers l’architecture. Bien que l’on associe souvent ma pratique à des lieux abandonnés, je ne me suis jamais intéressée uniquement à la dégradation en soi. Je m’intéresse à l’atmosphère émotionnelle qui règne dans ces espaces, et j’ai une passion générale pour l’architecture. Ce projet m’a semblé être le prolongement naturel de cela. Ces sites ne sont pas simplement préservés en tant que monuments ; dans certains cas, on leur donne également une nouvelle vocation culturelle et civique. Mon rôle n’était pas de documenter la restauration d’un point de vue technique, mais d’interpréter les couches émotionnelles et historiques qui subsistent dans ces environnements en période de transition.

« Mémoire et vision », exposition personnelle de Gina Soden au Palazzo Buontalenti, Florence, 2026

Pourriez-vous nous expliquer la genèse du titre de l’exposition : « Mémoire et Vision » ?

Gina Soden : Le titre « Mémoire et Vision » reflète la relation entre le souvenir et la transformation qui traverse toute l’exposition. Le terme « mémoire » fait référence non seulement aux traces physiques ancrées dans ces bâtiments, mais aussi à la mémoire collective, à l’identité culturelle et aux histoires communes qui sont transmises de génération en génération. « Vision » représente l’avenir de ces espaces, leur régénération, leur réinterprétation et leur rôle renouvelé dans la vie publique. Dans son ensemble, le titre évoque l’importance de préserver le patrimoine tout en imaginant comment il peut évoluer pour les générations futures. Il reflète également mon propre processus photographique, où l’observation devient interprétation plutôt que simple documentation.

Florence est une ville riche en histoire et en patrimoine culturel. Comment peut-on encore y trouver quelque chose d’invisible ou d’inattendu dans un tel contexte ?

Gina Soden : Florence est l’une des villes les plus photographiées au monde, je savais donc dès le départ que je ne voulais pas créer d’images prévisibles de monuments familiers. Ce qui m’intéressait, c’étaient les moments plus calmes, les détails souvent négligés, les états temporaires de restauration, les fragments de surfaces, la lumière changeante, les pièces cachées, les traces de réparation ou les espaces inaccessibles à la plupart des gens. Je pense qu’il y a toujours quelque chose d’invisible si l’on aborde un lieu avec suffisamment de lenteur. Même dans les villes chargées d’histoire, il reste des perspectives qui attendent d’être découvertes.

Vous avez créé spécialement pour ce projet 12 œuvres, axées sur trois sites florentins majeurs : le Palazzo Buontalenti, San Miniato al Monte et l’ancienne Caserma Redi. Qu’est-ce qui vous a attiré vers chacun d’entre eux ? Qu’est-ce qui vous a intrigué dans ces lieux ?

Gina Soden : Chaque site représentait un rapport très différent à l’histoire et à la transformation. Le Palazzo Buontalenti m’a fasciné en raison de son histoire extraordinaire, riche de multiples couches, et parce que le bâtiment lui-même entame aujourd’hui un nouveau chapitre public grâce à sa restauration et à sa réaffectation culturelle. La basilique de San Miniato al Monte m’a semblé profondément spirituelle et intemporelle, presque suspendue hors du temps ordinaire, avec des textures, une lumière et une atmosphère incroyables dans tous les espaces auxquels j’ai pu accéder. L’ancienne Caserma Redi était encore très différente, plus brute, fragmentée et en transition, portant des traces visibles d’abandon aux côtés de signes d’une future régénération. Ensemble, ces trois sites ont créé un dialogue entre permanence, mémoire, négligence, restauration et renouveau.

« Mémoire et vision », exposition personnelle de Gina Soden au Palazzo Buontalenti, Florence, 2026

Les lieux historiques que vous avez photographiés pour ce projet n’étaient pas abandonnés, mais en pleine transformation. En quoi cela a-t-il modifié votre approche artistique ou votre point de vue ?

Gina Soden : Cela a considérablement changé ma perspective. Dans de nombreux projets précédents, j’ai photographié des espaces après qu’ils soient tombés dans l’oubli ou le silence, sans personne autour de moi. Ici, je travaillais au sein de bâtiments en pleine transition, des lieux où des équipes de restauration, des architectes, des historiens et des institutions étaient tous impliqués dans la construction d’une identité future. J’avais des gens tout autour de moi à tout moment, ce qui était parfois un peu déroutant !! Il y avait une énergie très différente. En même temps, plusieurs de ces sites portaient encore de fortes traces d’abandon et de désuétude. La Caserma Redi, en particulier, reste en grande partie à l’abandon, tandis que certaines parties du Palazzo Buontalenti attendent toujours d’être transformées. Ce contraste m’a fasciné. Je me suis de plus en plus intéressée à la tension entre la détérioration et le renouveau, et à la capture de moments où le passé et l’avenir semblaient coexister dans un même espace.

Pour ce projet, vous avez introduit un nouvel élément : une attention particulière portée aux fragments et aux détails, ainsi qu’aux vues architecturales. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

Gina Soden : Je souhaitais que le travail soit plus immersif et intime. Dans mes séries précédentes, je me concentrais souvent sur des compositions architecturales d’ensemble, mais pour ce projet, j’ai été de plus en plus attirée par les fragments et les détails : les surfaces écaillées, les fresques abîmées, les marques, les textures et la lumière qui se reflète sur les matériaux, car ils dégageaient une présence émotionnelle et historique très forte. Ces détails sont presque devenus des portraits des bâtiments eux-mêmes. Ils m’ont permis d’aller au-delà de l’architecture en tant que structure pour m’orienter vers l’architecture en tant que mémoire. Ce changement comportait également un aspect pratique. L’Agenzia del Demanio m’avait fourni un cahier des charges qui m’encourageait à explorer l’identité historique et culturelle des sites, même s’il restait assez ouvert sur le plan artistique. Chaque lieu présentait des niveaux d’accès et des restrictions différents, ce qui a naturellement influencé ma façon de travailler. À San Miniato al Monte, par exemple, toute la façade était recouverte d’échafaudages et le site restait ouvert au public, car il s’agit de l’une des églises les plus importantes de Florence sur le plan historique et architectural, et l’un des plus beaux exemples d’architecture romane en Italie. J’ai donc fini par photographier certaines parties du bâtiment depuis une nacelle élévatrice afin d’obtenir des perspectives qui auraient été impossibles autrement. Au Palazzo Buontalenti, certaines parties du bâtiment étaient encore en activité en tant qu’institut lors de ma visite ; j’ai donc dû travailler avec respect, en tenant compte du quotidien, et faire preuve d’une grande intuition pour choisir ce qu’il fallait photographier sans perturber l’environnement. En même temps, j’étais conscient que ces images étaient créées pour une exposition très importante dans ma carrière. La Caserma Redi me semblait plus proche des environnements qui m’étaient familiers, plus calme et plus contemplative, avec une impression de quiétude qui permettait une observation différente.

Quelle œuvre de l’exposition vous semble la plus emblématique du projet, et pourquoi ?

Gina Soden : Il y a une œuvre de Caserma Redi, « Fonte Perduta », qui me semble particulièrement emblématique du projet, car elle capture plusieurs thèmes à la fois : l’abandon, la transition, la fragilité et les possibilités futures. L’image contient des traces visibles de délabrement, mais aussi des signes subtils d’intervention et de renouveau. Pour moi, elle représente la tension centrale qui traverse toute l’exposition : ce moment où l’histoire n’a pas disparu, mais est activement réinterprétée.

« Mémoire et vision », exposition personnelle de Gina Soden au Palazzo Buontalenti, Florence, 2026

Comment avez-vous imaginé la mise en scène au sein de la Sala del Demanio, récemment restaurée ?

Gina Soden : La Sala del Demanio, récemment restaurée, avec son remarquable plafond orné de fresques du XVIe siècle et sa forte identité architecturale, dégage déjà une atmosphère si puissante que je souhaitais que l’exposition s’adapte à l’espace plutôt que de le dominer. J’ai imaginé les œuvres comme des interruptions presque discrètes dans la pièce, permettant aux visiteurs de se déplacer lentement entre elles et de remarquer les liens entre les surfaces, les textures et les atmosphères des trois sites. Lors du vernissage, c’était merveilleux de voir les gens observer avec autant d’attention les œuvres d’art que l’extraordinaire plafond au-dessus d’eux, se déplaçant presque visuellement entre l’exposition et l’architecture elle-même. Ce dialogue entre les œuvres et l’espace historique restauré est devenu un élément important de l’expérience.

Que souhaitez-vous que les visiteurs ressentent lorsqu’ils pénètrent dans la salle et découvrent ces douze œuvres ?

Gina Soden : J’espère que les visiteurs ressentiront une atmosphère propice à la contemplation dès leur entrée dans la salle. Je voudrais qu’ils prennent le temps de s’arrêter et de percevoir les qualités émotionnelles de ces espaces, plutôt que de les considérer simplement comme des bâtiments historiques. Plus que tout, j’espère que l’exposition incitera les gens à réfléchir à la manière dont l’architecture porte la mémoire, et à la façon dont la restauration peut devenir non seulement un acte de préservation, mais aussi un acte d’imagination culturelle. L’un des moments les plus gratifiants de l’inauguration a été d’entendre les gens me dire qu’ils ignoraient complètement l’existence de certains de ces espaces, en particulier au sein du Palazzo Buontalenti et, dans de nombreux cas, de la Caserma Redi elle-même. De nombreux visiteurs sont venus me parler en italien, me demandant où se trouvaient ces lieux et souhaitant en savoir plus à leur sujet. Cela a été un moment vraiment spécial pour moi, car j’ai trouvé très enrichissant de pouvoir partager ces espaces avec d’autres pour une fois, et de voir les gens s’intéresser à des parties de leur propre ville qui étaient restées invisibles ou inaccessibles pendant si longtemps.

Vous nous avez dit que deux autres expositions allaient bientôt ouvrir leurs portes en Italie. Pouvez-vous nous en dire plus à leur sujet ? Sont-elles liées à ce projet ?

Gina Soden : Oui, deux autres expositions liées à cette collaboration italienne plus large ouvriront bientôt à Palerme, parallèlement à une autre exposition qui débutera en juin à Florence, dans la Villa Bardini, un lieu historique qui compte parmi les espaces culturels et d’exposition les plus importants de la ville et qui surplombe Florence. Toutes ces expositions s’inscrivent dans la continuité de mon exploration des sites du patrimoine public en pleine transformation grâce au travail de l’Agenzia del Demanio. Alors que l’exposition actuelle à Florence se concentre spécifiquement sur trois sites florentins et dégage une atmosphère plus contemplative, les expositions de Palerme élargissent le récit sur le plan géographique et architectural, en réunissant un éventail beaucoup plus large de lieux à travers la Sicile. L’exposition à la Villa Bardini présentera d’autres sites toscans que j’ai photographiés au cours du projet, ainsi que différentes perspectives du Palazzo Buontalenti, de la Caserma Redi et de San Miniato al Monte qui ne figurent pas dans l’exposition actuelle. Ensemble, ces expositions s’inscrivent dans un travail en cours explorant la régénération, la mémoire et l’identité en mutation des espaces publics en Italie. Une sélection d’œuvres issues du projet sera également disponible sous forme de tirages en édition limitée.

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